Mère Marie-Adèle Garnier (1838-1924) : "Prier pour la France, prier, expier, souffrir, aimer"

Présentation : 

Née le 15 août 1838 à Grancey-le-Château (Côte d'Or), Marie-Adèle Garnier jouera un rôle fondamental dans l'évolution la vie spirituelle de Montmartre, tout comme une autre bourguignonne, Edith Royer (1841-1924). Mise en pension chez les Religieuses Célestines à l'âge de 8 ans suite à la mort de sa mère, elle termine ses études à Dijon et devient institutrice dans un château à la campagne. Attirée par la dévotion au Sacré-Coeur, elle entre au postulat des Dames du Sacré-Coeur à Conflans, mais son état de santé l'oblige à retourner à Dijon, puis à l'enseignement dans un château dans la région de Laval auprès de la famille de Crozé. Après une première vision de l'Enfant-Jésus lors de la Messe de Minuit de Noël 1862 dans le village de Milon non loin d'Angers, elle voit le Sacré-Coeur en 1869 : une grande hostie de lumière apparaît dans sa chambre et Jésus lui montre son Coeur. C'est cette image qui inspirera plus tard la médaille qu'elle adoptera pour sa famille religieuse. 

Adèle est très affectée par les évènements des années 1869-1871 en France (défaite militaire contre les Allemands, la Commune de Paris...) et en Italie (chute des Etats Pontificaux, un des fils de la famille de Crozé ayant été parmi les volontaires expédiés de la France pour secourir les forces papales). Au moment de l'entrée des soldats piémontais à Rome en 1870 sous les yeux de son fils, Mme de Crozé a un rêve dans lequel elle voit le Christ mourant sur la croix. Selon le biographe jésuite d'Adèle Garnier, Raoul Plus, "son expression était tour à tour douloureuse et aimante, mélangée de sévérité quand le regard s’arrêtait sur elle, mais, quand il le fixait sur Mlle Garnier qui était à ses côtés, la sévérité faisait place à la plus ineffable tendresse."

Au mois de janvier 1871, ayant traversé Le Mans, l'armée prussienne s'approche de Laval, où se trouvent Mme de Crozé, Adèle et la jeune Lucie de Crochard (première élève de la future Mère Marie-Adèle). Le 17 janvier, les trois vont au palais de l'évêque de Laval, Mgr Wicart, afin de demander des prières et un voeu à Notre-Dame pour la protection de la ville. L'évêque n'est pas sensible à leurs sollicitations et elles décident de quitter les environs face à la menace allemande. Le soir, Adèle va voir les pères jésuites de St Michel : quand elle rentre, elle montre à Mme de Crozé et Lucie le ciel tout étoilé de Pontmain où au même moment Eugène et Joseph Barbedette, Françoise Richer et Jeanne-Marie Lebossé voyaient la Vierge du côté de la Grande Ourse ainsi qu'une banderole dans le ciel:

"Mais priez mes enfants, Dieu vous exaucera en peu de temps. Mon Fils se laisse toucher."

Quelques semaines plus tard, Mme de Crozé, Lucie de Crochard et Adèle vont à Pontmain et interrogent les voyants et de nombreux témoins. A la demande de l'Abbé Richard, chargé de la première enquête, c'est Adèle qui fait la première image de Notre-Dame de Pontmain à partir des témoignages, modèle pour toutes celles qui vont suivre. [1] L'épisode restera gravée dans la mémoire d'Adèle : En 1918 elle écrit à Mme de Crozé: "Etes-vous encore à Pontmain ? Je vous y ai bien accompagnée de coeur et de prière, et je demeure profondément attachée à cette apparition, comme à un témoignage merveilleux et plein de promesses de la tendresse de la Sainte Vierge pour la France." [2] 

Le 12 décembre 1871, Adèle écrit dans son journal : "Prier pour la France, prier, expier, souffrir, aimer." Quelques mois plus tard, elle vient d'entendre un article dans L'Univers au sujet du projet d'une église expiatoire en l'honneur du Sacré-Coeur : 

"On venait de terminer cette lecture, je quitte le salon pour aller au jardin et, en ouvrant la porte, une voix intérieure me dit très clairement : "C'est là que je te veux !" Et en même temps je vois un autel très élevé et étincelant de lumière, dominé par le Saint Sacrement exposé. Je me sentis comme éblouie par cette vue et cette parole, et je m'appuyai à la porte pour ne pas tomber. Et puis je me trouvais si heureuse, si heureuse que je n'y comprenais rien." 

Ce n'est que dix-huit mois plus tard qu'elle ose parler de cette expérience à son directeur spirituel, le P. Donniou, et à son successeur, le P. Chambellan, supérieur des Jésuites à Laval.

"Souvent dans la prière, je m'unissais d'avance aux adorations et aux réparations qui devaient être offertes au Sacré-Coeur à Montmartre, et toujours je croyais que Notre-Seigneur voulait que ce culte fût spécialement rendu à son Sacré-Coeur qui devait y être perpétuellement exposé dans le Saint Sacrement, que là des grâces sans nombre tomberaient de cette source intarissable sur les pêcheurs les plus criminels, les plus endurcis." 

Elle voit en rêve la basilique telle qu'elle devait être (sans le campanile) : sa description sera communiquée aux autorités ecclésiastiques en 1898 : 

"J’étais, écrit-elle, en un lieu très vaste encombré de mille et mille choses et où allaient et venaient beaucoup de personnes ; cela pouvait ressembler à une halle immense. Le jour venait par un seul endroit : un ciel ouvert. Je vis une échelle debout, reposant du pied sur le sol et appuyée en haut au bord de l’ouverture du toit ; elle était placée tout à fait verticalement et je m’effrayais un peu d’avoir à y monter, car c’était évidemment pour cela que j’étais là. [...] [A]rrivée là-haut, je fus ravie, éblouie, hors de moi... Je voyais devant moi, au loin, et un peu élevée, la Jérusalem céleste. Oh ! Quelle splendeur ! quelle indicible beauté ! Etait-ce comme une ville de lumière et de magnificence, mais non matérielle, je ne saurais le dire. Ce n’était pourtant pas une image, c’était une réalité, un ciel qui ne pouvait être que la demeure de Dieu et la céleste Patrie. [...] Après quelques instants de ce bonheur... je vis à ma gauche, un peu plus près de moi et un peu moins élevée... une église non gothique, byzantine, avec un grand dôme et ses petits dômes, une blancheur idéale, un ensemble de charme, de beauté, d’attrait : c’était l’église du Sacré-Cœur, je le sus avec certitude à l’instant même. Je la voyais comme idéalement et dans une sorte de vapeur légère comme je la vois quelquefois le matin pendant l’été, mais achevée, moins le campanile dont la place était occupée par un échafaudage. J’étais, relativement à l’église, placée à l’Orient, de sorte que le chevet était en face de moi. Je voyais cette église comme étant sur le chemin de la Jérusalem céleste. Celle-ci m’apparaissait encore très belle, mais comme enveloppée d’une nuée légère, et la lumière était devenue vive et excessivement belle sur la basilique..." [3]

Adèle commente sa réaction en voyant les dessins pour la Basilique du Sacré-Coeur (dont le chantier durera 50 ans jusqu'à l'ajout du fresque inspiré par les visions d'Edith Royer) :

"Plus tard, lorsque je vis le plan adopté pour la basilique de Montmartre, je fus saisie de la plus vive émotion en retrouvant exactement, moins la beauté idéale, l’édifice que j’avais vu en rêve, à la différence du campanile. La blancheur de l’édifice, dont les dessins ne donnent pas l’idée, je la retrouve seulement dans la construction elle-même.[4]

En 1874, Jésus lui dit qu'il veut que le Saint Sacrement soit exposé jour et nuit à Montmartre. Adèle comprend que ce message doit être transmis à l'Archevêque de Paris, lui disant également que le Seigneur voudrait établir à Montmartre une Société de Religieuses vouées à la réparation et à l'adoration. Elle part à Paris et obtient une audience avec le Cardinal Guibert le 7 décembre 1874. La réaction de l'Archevêque devant une Adèle "excessivement impressionnée et intimidée" [5] est bienveillante : il juge sa demande irréalisable dans l'immédiat, étant donné que la construction de l'église n'est même pas commencée, mais il la bénit et tient au courant de l'évolution de la situation. Le 16 juin 1875, Adèle s'offre comme victime réparatrice des offense à Jésus Eucharistique lors de la bénédiction de la première pierre de la Basilique.  En 1881 le Cardinal Guibert y inaugure l'Adoration perpétuelle.

Adèle fait un premier séjour à Montmartre en 1876, mais ce n'est qu'en 1897 qu'elle y monte définitivement, s'installant dans un appartement loué au 11 bis rue du Mont-Cenis, qu'elle appelle la "Cité du Sacré-Coeur", accueillant une petite communauté de quatre soeurs qui se consacreront à St Pierre dans la crypte de la Basilique. En 1899 - année de la consécration du genre humain au Sacré-Coeur de Jésus par le Pape Léon XIII - les "Soeurs du Voeu National" prononcent leurs voeux de religion devant l'Archevêque, le Cardinal Richard. Adèle devient Mère Marie de Saint-Pierre, supérieure de la Congrégation des Adoratrices du Sacré-Coeur de Montmartre, suivant la Règle de Saint Benoit. En 1901 elles partent pour l'Angleterre suite à la loi contre les Congrégations, s'installant à Tyburn, mont des martyrs lors de la Réforme. Mère Marie de Saint-Pierre meurt en 1924, la même année qu'Edith Royer.

Position de l'Eglise : 

La cause de béatification de Mère Marie-Adèle est ouverte en 1992. En 2016 la Congrégation des Saints la proclame Servante de Dieu.  

Notes : 

[1] C'est Lucie de Crochard (plus tard vicomtesse de l'Estourbeillon) qui fournit les détails concernant l'implication d'Adèle Garnier dans les événements à Pontmain en 1871. Voir : Tyburn Talk, Noël 2014, lettre des Adoratrices du Sacré-Coeur de Jésus de Montmartre, Saint-Loup sur Aujon: https://doczz.net/doc/3603646/tyburn-monast%C3%A8re-du-c%C5%93ur-eucharistique-de (anglais)

[2] Raoul Plus, S.J., Adèle Garnier, Mère Marie de Saint-Pierre, Fondatrice des Religieuses Adoratrices du S.C. de Montmartre, O.S.B. Une page inconnue de l'histoire de Montmartre (Paris : Editions Spes, livre numérisé, 2020), ch. 2. 

[3] Ibid., ch. 3.

[4] Ibid.

Autres sources :

 Fr S. Bézine, O.P., "Mère Marie de Saint-Pierre" dans La Vie spirituelle, ascétique et mystique, p. 163-176. Dom Antoine Marie, osb, Abbaye St-Joseph de Clairval, lettre du 11 novembre 2014: https://www.clairval.com/documents/FR-2014-11-11.pdf