La Co-rédemption dans l'Ecriture et la Tradition

Références dans les Ecritures : 

C'est cette notion de participation dans la souffrance rédemptrice du Christ qui est exprimée par St Paul dans sa lettre aux Colossiens : 

"Je trouve maintenant ma joie dans les souffrances que j'endure pour vous, et ce qui manque aux détresses du Christ (ta usteremata ton thlipseon tou christou), je l'achève dans ma chair en faveur de son corps qui est l'Eglise." (Colossiens 1:24)

L'Apôtre identifie ses propres afflictions avec la crucifixion du Christ, une idée qui sera reprise par toutes les "âmes-victimes" dans l'histoire de l'Eglise, offrant leurs souffrances à Dieu (parfois rendues visibles dans la forme de stigmates) pour le salut du monde :

"Par la Loi, je suis mort à la Loi afin de vivre pour Dieu ; avec le Christ, je suis crucifié.Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. Ce que je vis aujourd’hui dans la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi." (Galates 2:19-20)

Références dans la Tradition : 

Si nous essayons de tracer le développement d'une théologie du rôle co-redempteur de Marie dans l'oeuvre du salut, il devient vite évident que la réflexion theologique et la spiritualité mystique sont imbriquées depuis des siècles. Selon l'adresse donnée par Jean-Paul II aux fidèles lors de l'Angélus du 6 octobre 1991 à l'occasion du 600e anniversaire de la canonisation de Ste Brigitte de Suède (1303-1373), nous trouvons déjà l'invocation de Marie Co-rédemptrice chez cette grande mystique suédoise :

"Brigitte voyait Marie comme modèle et soutien dans les moments divers de son existence. Elle proclamait avec vigueur le divin privilège de Marie dans l'Immaculée Conception. Elle contemplait sa suprenante mission en tant que Mère du Sauveur. Elle l'invoqua comme Immaculée, Addolorata et Co-Rédemptrice, exaltant son rôle singulier dans l'histoire du salut et dans la vie du peuple chrétien.[1]

Sans qu'ils soient directement cités, il semble que les passages des Révélations à Ste Brigitte auxquels le Pape fait référence pourraient être les suivants - on y trouve déjà l'affirmation de l'unité des coeurs de Jésus et Marie, thème qui sera notamment repris par l'Ecole française de spiritualité à partir de St François de Sales plus de 200 ans plus tard :

"Nous nous sommes réciproquement aimés, et avec tant de ferveur, que nous avons été tous deux comme un seul coeur... Je ressentais comme si la moitié de mon coeur sortait de moi, et quand il souffrait, j'en ressentais la douleur, comme si mon coeur eût enduré ses tourments... De même, quand mon Fils était frappé et flagellé, mon coeur l'était aussi... J'ai été la plus proche de lui dans sa Passion... C'est pourquoi je dis avec une certaine hardiesse que sa douleur était ma douleur et que son coeur était mon coeur. Comme Adam et Eve vendirent le monde pour un fruit, mon cher Fils et moi avons racheté le monde comme par un seul Coeur" (Sermo angelicus 1, 1, 35)

[Jésus] : "Ma Mère et moi nous avons sauvé l'homme comme par un seul coeur, moi en souffrant dans mon coeur et ma chair, elle par la peine et l'amour de son coeur". (Révélations 9,3) [2]

A partir du XVIIe siècle, le terme "Co-rédemptrice" paraît souvent à la fois chez les théologiens et dans la tradition mystique. Ste Véronique Giuliani (1660-1727), stigmatisée, l'utilise la désignation 14 fois dans ses écrits où elle décrit ses très nombreuses visions et dialogues avec le Ciel. Pour Ste Véronique, profondément admirée par le Pape Léon XIII tout comme par St Pio de Pietrelcina, Marie est

"Co-rédemptrice, Médiatrice de grâce, à qui nous devons nous consacrer totalement afin d'être transformés en Son Jésus." [3]

Chez les théologiens dogmatiques, St Alphonse Liguori (1696-1762) traite également le thème de la co-rédemption de la Vierge, notion qu'il présente non pas comme une idée théologique personnelle, mais comme une vérité catholique communément acceptée :

"Nous l'appelons co-rédemptrice non pas parce que Marie aurait racheté les hommes avec Jésus, mais parce que, comme l'écrit St Augustin, étant la mère de notre tête Jésus-Christ et ayant coopéré avec sa charité à lui [...] elle devint également notre mère à nous qui sommes les membres de cette tête [...]. Etant la mère du Sauveur dans la chair, elle est aussi devenue mère spirituelle de tous les fidèles. Pendant toute sa vie, cette vierge exaltée par sa charité envers les hommes colloborait à leur salut, spécialement au Calvaire quand elle offrit au Père éternel la vie du Fils pour notre salut. Nous l'appelons également médiatrice : non pas de droit, mais par la grâce, Jésus seul étant le médiateur de droit, lui qui par ses propres mérites a obtenu la réconciliation des hommes avec Dieu. Marie est médiatrice de grâce auprès de Dieu, comme tous les saints, mais une médiatrice plus puissante que les saints, dont les prières sont des prières de serviteurs, tandis que les prières de Marie sont celles d'une mère." [4]

Parmi d'autres saintes et saints de l'Eglise à avoir écrit sur la co-rédemption nous pouvons citer Ste Edith Stein, Ste Francesca Cabrini, Mère Teresa de Calcutta, St John Henry Newman, St Maximilien Kolbe, St Pio de Pietrelcina, St Josémaria Escriva, St Léopold Mandic. On trouve le titre également chez les Papes si Pie X (1903-1914) octroie déjà des indulgences pour la récitation de prières qui l'utilisent, c'est dans la lettre apostolique Inter Sodalicia (22 mai 1918) de Benoît XV (1914-1922) que le concept est clairement énoncé dans des termes qui vont encore plus loin que l'explication de St Alphonse Liguori :

"Elle souffrit en effet et mourut presque avec son Fils souffrant et mourant, elle abdiqua ses droits maternels pour le salut des hommes, et autant qu'il lui appartenait, immola son Fils pour apaiser la justice de Dieu, si bien qu'on peut justement dire qu'elle a, avec le Christ, racheté le genre humain." (22 mai 1918)

Par la suite, Pie XI (1922-1939) emploie le mot "Co-rédemptrice" à plusieurs reprises :

"Le Rédempteur se devait, par la force, d’associer sa Mère à son œuvre. C’est pour cela que nous l’invoquons sous le titre de Co-rédemptrice. Elle nous a donné le Sauveur. Elle l’a conduit à son œuvre de rédemption jusqu’à la croix. Elle a partagé avec lui les souffrances de l’agonie et de la mort en laquelle Jésus consommait le rachat de tous les hommes." (adresse aux pèlerins de Vicenza, 30 novembre 1933)

"Ô Mère aimante et miséricordieuse (...) vous vous êtes tenue debout près de Lui, souffrant avec Lui comme Co-rédemptrice..." (clôture du Jubilé de la Rédemption, 28 avril 1935)

Il est vrai que la discussion du rôle de Marie dans ch. 8 de Lumen Gentium, écrit lors du Concile Vatican II ne l'appelle pas explicitement "Co-rédemptrice". Pourtant, les Actes du Concile expliquent clairement que les théologiens reconnaissaient la validité du terme en soi , étant donné qu'il avait déjà été employé par les Papes. Les raisons pour son omission dans les textes conciliaires étaient avant tout tactiques, les Pères conciliaux ayant peur que l'idée de la co-rédemption soit irrecevable pour les "frères séparés" protestants. [5] 

Néanmoins, même si le mot "Co-rédemptrice" n'apparaît pas dans Lumen Gentium, on pourrait dire que la constitution dogmatique affirme la substance du concept théologique en nommant Marie "l'associée du Seigneur" et en parlant de sa "coopération absolument sans pareille" à l'oeuvre du Sauveur :

La bienheureuse Vierge, prédestinée de toute éternité, à l'intérieur du dessein d'incarnation du Verbe, pour être la Mère de Dieu, fut sur la terre, en vertu d'une disposition de la Providence divine, l'aimable Mère du divin Rédempteur, généreusement associée à son œuvre à un titre absolument unique, humble servante du Seigneur. En concevant le Christ, en le mettant au monde, en le nourrissant, en le présentant dans le Temple à son Père, en souffrant avec son Fils qui mourait sur la croix, elle apporta à l'œuvre du Sauveur une coopération absolument sans pareille par son obéissance, sa foi, son espérance, son ardente charité, pour que soit rendue aux âmes la vie surnaturelle. C'est pourquoi elle est devenue pour nous, dans l'ordre de la grâce, notre Mère. (Lumen Gentium, 61)

Jean-Paul II parle explicitement de Marie en tant que co-rédemptrice lors d'une audience générale en décembre 1982 :

"Marie, conçue et née sans la souillure du péché, a participé de façon admirable aux souffrances de son divin Fils, pour être Co-rédemptrice de l’humanité." [6] 

La notion de la co-rédemption est développée dans une homélie à Guayaquil en Equateur le 31 janvier 1985, faisant allusion à la compréhension paulinienne de la participation à la crucifixion du Christ : 

"Crucifiée spirituellement avec le Fils crucifié (cf. Gal. 2:20), elle contemplait avec une charité héroïque la mort de son Dieu, "consentant avec amour à l'immolation de la Victime qu'elle avait elle-même engendrée" (Lumen Gentium, 58). Elle accomplit la volonté du Père en notre faveur et nous accueille tous comme ses enfants, en vertu du testament du Christ : "Femme, voici ton fils" (Jean 19, 26)." [...]

Ayant souffert pour l'Église, Marie méritait de devenir la Mère de tous les disciples de son Fils, la Mère de son unité. Pour cette raison, le Concile affirme que «l'Église catholique, instruite par le Saint-Esprit, la vénère, en tant que Mère très aimante, avec une affection de piété filiale» (Lumen Gentium, 53). Mère de l'Église ! Mère de nous tous !

Les Évangiles ne nous parlent pas d'une apparition de Jésus ressuscité à Marie. En tout cas, puisqu'elle était particulièrement proche de la croix du Fils, elle devait également vivre une expérience privilégiée de sa résurrection. En effet, le rôle co-rédempteur de Marie n'a pas cessé avec la glorification du Fils.

La Pentecôte nous parle de la présence de Marie dans l'Église naissante : une présence de prière dans l'Église apostolique et dans l'Église de tous les temps." [7]

Dans la deuxième partie de cet article nous verrons que ces propos chez les saints et dans l'enseignement des Papes concernant le rôle de Marie dans le mystère du salut trouvent un parallèle chez les mystiques modernes et contemporains. 

Notes :

1. http://www.vatican.va/content/john-paul-ii/it/angelus/1991/documents/hf_jp-ii_ang_19911006.html

2. Voir : Pascal-Raphaël Ambrogi, Mgr Dominique Le Tourneau, Dictionnaire encyclopedique de Marie, (Paris: Desclée de Brouwer, 2015), entrée "Brigitte de Suède".

3. Ste Véronique Giuliani, Diario IV.426, cité dans Sr Maria Francesca Perillo, Maria nella mistica. La mediazione mariana in santa Veronica Giuliani (Lugano : Eupress, 2004), pp.179-185.

4. St Alphonse Liguori, Opera dogmatica contro i pretesi riformati, cité dans Giovanni Velocci, "Maria nella vita e nel pensiero di Sant'Alfonso de' Liguori", Theotokos VII (1999), n. 2., pp.675-689.

5. Acta Synodalia Concilii Oecumenici Vaticani Secundi, Vol. I. Pars IV, 99. Voir : Robert Fastiggi, "Theological Reflections on Marian Coredemption and the Work of the International Marian Association", https://www.devrouwevanallevolkeren.nl/wp-content/uploads/2017/06/Fastiggi-lezing-27-mei-2017-Amsterdam-Engels.pdf

6. https://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/it/audiences/1982/documents/hf_jp-ii_aud_19820908.html

7. https://www.vatican.va/content/john-paul-ii/es/homilies/1985/documents/hf_jp-ii_hom_19850131_santuario-alborada.html